L’ESPRIT D’ADAPTATION

De nos jours aucun alcool n’est mieux aimé ni plus consommé de par le monde que le rhum. Son génial inventeur méritait assurément le Nobel. Mais comme il vivait au XVIe siècle - âge des grandes découvertes - il resta anonyme. son oeuvre, en revanche, ne devait pas le demeurer longtemps. Bien vite, l’alcool des Isles devient celui du Nouveau Monde. Il s’impose en Louisiane, s’annexe le Brésil, conquiert la Nouvelle-Angleterre. Rhum, rum, ron... : l’Amérique claque la langue dans tous les dialectes. Les vaisseaux de commerce ou de course partent propager la bonne nouvelle sur les sept mers et, bientôt, de Port-Louis à Malacca et de Southampton à Suez, tous les grands ports du monde respirent un frais parfum de canne, celui du rhum Saint-James.

En 1914-1918, le rhum embrasera les armées franco-britanniques tandis qu’à la maison, les épouses apprennent la carte des Caraïbes en contemplant les étiquettes. En fait de rhum, beaucoup ne connaissent encore que celui des sucreries, en bonne place dans les cuisines mais qui n’en sortira guère : sa rudesse et son âpreté le cantonnant dans les babas et les flambages.
Mais voilà que les Caraïbes éduquent lentement l’Europe : l’aristocratie des rhums agricoles - au premier chef Saint-James -n’est plus l’apanage d’une minorité éclairée. Pourtant, leur vigueur racée, leur authenticité bien éduquée les désignent aux yeux des amateurs pour incarner ce que le rhum a de meilleur. Les barmen américains tressent autour de leurs arômes inimitables des bouquets de frais jus de fruit - planteur, daïquiri, etc. -, reléguant gin et vodka au rang d’ingrédients alcoolisants. Quant au vieux rhum, pas un grand dégustateur n’oublierait aujourd’hui de le ranger entre un pur malt grand âge et un armagnac millésimé : surtout s’il s’agit d’un Saint-James.

Saint-James s’est donc adapté comme un gant à ces nouveaux goûts. Qui s’en étonnerait, puisque ceux-ci tendent à retrouver l’esprit véritable du rhum, et à l’exalter mieux? Tout compte fait, ces bonnes habitudes ne sont-elles pas plutôt adaptées à Saint-James? Car si la gamme des rhums Saint-James couvre aujourd’hui tous les modes nobles de dégustation, l’éventail n’en était pas moins prêt à se déployer déjà trois siècles auparavant. Pas plus que la bouteille, en effet, le contenu n’a changé, ce sont ceux de la tradition du rhum original, emportés par la vague de ce goût nouveau du vrai.


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